Nous entrons dans le temps de l’avent. La liturgie va nous
donner d’entrer dans les sentiments de l’Eglise, en particulier par la reprise du psaume 24 tout au long de ces quatre semaines, sans oublier la lecture du prophète Isaïe au bréviaire. Mais nous
pouvons saisir au vol les moindres parcelles de notre missel ou de notre psautier pour y trouver une nourriture généreuse et adaptée à l’ouverture de ce nouveau cycle liturgique. Que de
merveilles dans notre missel devant lesquels nous passons trop distraitement ! Un exemple, au lundi à l’office de Tierce : « De toi mon coeur a dit: Cherche sa face. C'est ta face, Seigneur, que
je cherche, ne me cache point ta face » (Ps 26, 8-9). Ce verset de psaume ne traduit-il pas le cri de l’Eglise et le nôtre pendant le temps de l’avent ?
Depuis le premier péché, l’humanité gémissait à l’ombre de la mort, privée de la douce intimité avec son Dieu et Créateur dont elle avait été jusqu’alors gratifiée. Le péché et le mal sous toutes
ses formes se dressent depuis dans la vie de tout homme comme un ennemi implacable, germe de division entre l’homme et son Créateur, entre les hommes, et au cœur de l’homme lui-même, tandis que
le plan de Dieu nous destinait à la communion entre nous et avec Lui.
En suivant les suggestions mensongères du diable, l’homme se fait son propre bourreau. Mysterium iniquitatis ! Aussi c’est une incessante plainte qui s’élève de la terre jusqu’au ciel pour
implorer la paix, le pardon, la restauration de l’harmonie originelle. Plainte mêlée ici de désespoir, là de confiance, confiance d’autant plus belle et forte qu’elle a été mise à l’épreuve. Le
chant des psaumes en est un incomparable témoignage et un trésor sans fin pour nos pauvres prières.
Que pouvait demander l’humanité à son Dieu offensé, outre la miséricorde ? La force de résister aux assauts du mal ? Sans doute. Un prophète qui nous parle au nom de Dieu pour nous indiquer les
chemins de la Vie ? Un prêtre qui porte nos prières jusqu’au trône de la Majesté Divine et fasse descendre sur nous les bénédictions d’en-haut ? Oui, tout cela, mais qui aurait osé demander à
Dieu de venir Lui-même à notre secours, de descendre en Personne sur la terre, et chose plus inouïe encore de se faire l’un de nous en prenant la condition d’homme ? Qui aurait osé demander de
VOIR DIEU ? Et c’est pourtant ce que nous demandons avec l’Eglise. Et cette prière a déjà été exaucée.
Si les désir de voir Dieu traverse et domine peut-être l’Ancien Testament, il reste inassouvi. Les grands prophètes eux-mêmes, comme Moïse et Elie, approchent de cette vision sans jamais
l’atteindre. « Mais, [dit le Seigneur] tu ne peux pas voir ma face, car l'homme ne peut me voir et vivre. (…) Tu verras mon dos; mais ma face, on ne peut la voir » (Ex. 33, 20 et 23). Avant la
venue du Fils de Dieu sur notre terre, voir Dieu était redouté, si bien que les hommes se voilaient la face au passage de Dieu dans ses théophanies (cf 1 Roi 19,13). Nul ne peut voir Dieu sans
mourir. Les Hébreux au pied du Sinaï, terrifiés par la manifestation de Dieu au sommet de la montagne disaient même à Moïse : « Toi, parle-nous, mais que Dieu ne nous parle pas, de peur que nous
ne mourrions » (Ex 20,19).
Et nous, nous demandons au contraire à Dieu qu’Il vienne en personne nous parler et nous sauver. Nous ne voulons pas seulement son pardon et sa force, mais c’est Lui que nous appelons de nos vœux
les plus ardents. « Veni, Domine ! ». « Venez, Divin Messie ! ». Nous le chantons tous les ans à pareille époque, avec le même cœur et la même émotion. « Veni ! ». Mais ce mot qui résume à lui
seul tout l’esprit de l’avent, ne signifie-t-il pas aussi : « Je suis venu » ? Notre prière et la réponse du Seigneur se croisent et s’entrecroisent. Nous Lui disons : Veni ! et Il nous répond :
Veni ! Ne devrions-nous pas être surpris déjà que notre cri précède non l’Incarnation mais la Nativité ? N’est-Il pas déjà parmi nous Celui que renferme le sein de la Vierge ? N’a-t-Il pas
répondu déjà à la prière de son peuple Celui qui, sans quitter le Ciel demeure déjà parmi nous ?
Il est déjà là et nous chantons : Veni ! Et quand Il sera sur la paille de la crèche, combien seront présent pour l’adorer et le reconnaître comme Roi, Prêtre et Prophète ? Bien peu. Les autres
continueront encore à crier : Veni ! Puis les Mages s’ajouteront à la cohorte des adorateurs, mais combien resteront à contempler le ciel ou la terre sans reconnaître l’étoile ? Plus tard Le
Verbe fait chair enseignera les foules. Quelques disciples le suivront, certains pour l’abandonner ensuite à l’heure de l’adversité (« Cette parole est dure, qui peut l’entendre ? » Jn 6,60) et
combien Le laisseront passer tout en ayant à la bouche ou au fond du cœur cette sourde clameur : Veni, Domine !
Depuis, le Sauveur du monde est parmi nous. Il n’a pas laissé les siens orphelins. En remontant vers son Père, Il n’a pas laissé seulement un testament, de belles paroles, une promesse
consolante. Il nous a laissé son Corps et son Sang. Et nous disons aujourd’hui encore : « Venez, Seigneur, au secours de notre misère, nous avons tant besoin de Vous ! » Et Il nous dit : « Je
suis là, présent, pour toi. La Sainte Eucharistie, c’est mon Corps ! L’Eglise, c’est mon Corps ! ». Le mystère de l’Incarnation se poursuit. Il échappe à nos yeux, mais pas à notre foi.
Nous appelons le Seigneur, mais sommes-nous en fait prêts à le chercher, à aller vers Lui, à sortir de nous-mêmes, de notre paresse, de nos habitudes, du qu’en-dira-t-on ? Terrible esclavage que
le regard des autres ! Comme il est tentant de se contenter de ce qui est strictement obligatoire ! « Rendre visite au Seigneur gratuitement ? Ce n’est pas obligatoire ! ». On confond obligation
générale sous peine de faute grave, et nécessité personnelle, vitale pour notre âme. Il n’était peut-être pas obligatoire pour les apôtres de veiller le soir du Jeudi Saint. Le Seigneur leur
avait seulement dit : « Veillez et priez, pour ne pas entrer en tentation ». Ils ont dormi et ils ont abandonné leur Maître. Nous dormons, nous festoyons, nous jouons, nous gaspillons facilement
notre temps, et nous laissons seul notre Divin Maître. « J’ai cherché un consolateur et n’en ai pas trouvé ». Offrons de notre temps au Seigneur : une messe en semaine au moins de temps en temps,
à défaut une visite au Saint-Sacrement. Et si nous en sommes vraiment empêchés, transportons-nous en esprit au pied du tabernacle et multiplions les communions de désir.
Nous proposons l’Heure Sainte chaque jeudi soir de 19h à 20h, pour tenir compagnie à Notre Sauveur en son agonie. Egalement chaque vendredi adoration de 17h30 à 18h30, le dimanche de 18h30 à 19h
(après les vêpres de 18h) et chaque premier vendredi du mois adoration toute la nuit de 19h à 06h30. Il est désolant de voir le trop petit nombre des adorateurs et consolateurs. Certes on ne peut
sans doute pas participer à toutes les activités paroissiales, mais entre participer à toutes les activités et ne participer à rien en dehors de la messe dominicale, n’y aurait-il pas la
possibilité de participer à quelques activités, au moins de temps en temps. Si chacun participait à une Heure Sainte pendant l’avent, ne serait qu’une demi-heure, comme le Cœur de Notre Seigneur
serait consolé ! Et nous ne serions pas perdants ! Le Seigneur ne se laisse pas vaincre en générosité.
Nous allons chanter pendant quatre semaines : « Venez, Divin Messie! » « Rorate Coeli desuper » et autres cantiques. Mais allons plus loin et posons-nous sincèrement la question : et moi suis-je
prêt à écouter le Seigneur qui me dit : « Veni ! Je suis venu, et Je t’attends ! Je t’attends dans le sacrement de pénitence, pour te purifier et te relever. Je t’attends dans la Sainte
Eucharistie, pour M’unir à toi. Je t’attends dans mon Eglise, confiée à Pierre et à ses successeurs, pour te communiquer toute grâce et te mener au port du salut, en t’évitant les fausses routes,
les vaines fatigues, les naufrages. »
Le Seigneur me dit : Veni ! Suis-je prêt à répondre à son invitation, à ses appels réitérés ? Ou est-ce que je préfère chanter plus fort encore (et nécessairement faux dans ce cas) : « Venez,
venez,venez ! » pour couvrir Sa voix et attendre passivement le « Minuit, chrétiens » ? Quel Noël alors pour moi ! La bûche sera là, peut-être, avec les santons, le sapin et la neige. Mais il
manquera Celui qui était venu pour moi, mais dont je ne voulais pas et que je continuerais vainement à implorer.
« Aujourd’hui si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs » (Ps 94,8). Ecoutons sa voix, la voix de l’Epoux qui vient, et qui fait la joie de l’Epouse. On ne l’entend bien que dans une
âme enveloppée de silence, à l’image de la nature qui se dépouille en hiver comme pour se préparer à recevoir le Verbe Eternel. Sa voix divine, nous l’entendons déjà dans la bouche du Précurseur
: « Préparez les chemins du Seigneur, rendez droits ses sentiers » (Mc 1,3). « Repentez-vous, car le Royaume de Dieu est tout proche » (Mt 3,1). Elle est pour nous, cette parole. Notre malheur
est que nous jugeons trop facilement selon ce qui se voit, ce qui se touche, ce qui se mesure. Dieu ne peut alors que paraître absent et étranger à nos souffrances, nos joies et nos espoirs.
Dieu est Esprit, ne l’oublions pas. Il est un Dieu caché, mais Il se laisse trouver. On le croit absent, mais Il est là ; on Le croit loin, mais Il est tout prêt. « Tu ne me chercherais pas si tu
ne m’avais déjà trouvé » (PASCAL, Pensées, n°553, Le Mystère de Jésus). Pensons à Jésus dans le sein de Marie. Quand bien même Il se tait et semble dormir, Il veille sur nous avec un amour
infini, un amour divin ! Voilà le problème ! Ce n’est pas un amour de supermarché, qui ne coûte rien et ne vaut rien (pardon pour les commerçants des grandes surfaces…). Le Seigneur nous a
prévenu : « Je suis la vigne véritable et mon Père est le vigneron. Tout sarment en moi qui ne porte pas de fruit, il le retranche, et tout sarment qui porte du fruit, il l'émonde, pour qu'il
porte davantage » (Jn 15,1-2). Voilà comment l’Amour de Dieu nous prépare à la gloire éternelle.
Pensons à Marie, Mère de Dieu, aimée d’un amour à nul autre pareil, Reine du Ciel et de la terre, la plus belle des créatures, et associée plus que toute autre à la Passion douloureuse et
rédemptrice de son Divin Fils. « Mater dolorosissima », elle est maintenant pour nous « Mater plena sanctae laetitiae », comme nous le chantons dans le « Salve Mater misericordiae », ou encore «
causa nostrae laetitiae », selon un vocable des litanies de Lorette. Que Marie, en ce temps de l’avent, soit notre modèle dans l’attente et dans la recherche de Dieu, modèle de foi et
d’espérance. L’espérance, qui est précisément la vertu propre de ce temps.
N’oublions pas enfin que nous attendons le retour glorieux du Christ. « Il reviendra dans la gloire » (Credo). « Que votre règne arrive ! » (Pater). Pensons-y aussi en disant avec l’Eglise en ce
temps : « Veni ! ». Désirons l’avènement de ce jour, désirons voir Dieu, la Sainte Vierge et tous les saints entourant le trône de l’Agneau. « Puis je vis un ciel nouveau, une terre nouvelle car
le premier ciel et la première terre ont disparu, et de mer, il n'y en a plus. Et je vis la Cité sainte, Jérusalem nouvelle, qui descendait du ciel, de chez Dieu; elle s'est faite belle, comme
une jeune mariée parée pour son époux. J'entendis alors une voix clamer, du trône: "Voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il aura sa demeure avec eux; ils seront son peuple, et lui,
Dieu-avec-eux, sera leur Dieu. Il essuiera toute larme de leurs yeux: de mort, il n'y en aura plus; de pleur, de cri et de peine, il n'y en aura plus, car l'ancien monde s'en est allé » (Ap. 21,
1-4). « De toi mon coeur a dit: Cherche sa face. C'est ta face, Seigneur, que je cherche, ne me cache point ta face ».
Alors chantons à pleine voix et de tout notre cœur : Venez, Divin Messie , et donnez-nous de Vous chercher sans nous lasser, de Vous trouver, de Vous saisir, sans plus Vous lâcher. Et puisque
Vous êtes déjà venu, donnez-nous de Vous accueillir chez nous, pour que Vous demeuriez avec nous, et que nous vivions de votre Vie, avec tous les saints, maintenant et pour l’éternité.
Amen.
Abbé Hugues de MONTJOYE